Le Canada doit protéger les droits des travailleuses du sexe pendant la COVID-19 en garantissant l’accès à un soutien financier d’urgence

Cette lettre a été signée par plusieurs organisations, dont la Fédération des femmes du Québec

Le 22 mai, plus de 20 organisations de défense des droits des femmes et de l’égalité au Canada ont écrit une lettre conjointe au gouvernement fédéral, appelant à un soutien financier d’urgence à faible barrière pour les travailleuses du sexe, qui jusqu’à présent ont été exclues de la riposte à la pandémie au Canada. En réponse, plutôt que d’aller de l’avant avec un mécanisme pour fournir un soutien financier aux travailleuses du sexe, le gouvernement a répondu lors d’une réunion ultérieure avec des défenseurs en suggérant que les organisations locales travaillant avec les travailleuses du sexe appliquent au Fonds de soutien communautaire d’urgence de 350 millions de dollars annoncé en mai par le ministre de Familles, enfants et développement social Ahmed Hussen. La plupart des groupes de défense des droits des travailleuses du sexe et d’autres organisations de base au service des communautés marginalisées ne répondent pas aux critères énoncés pour demander de tels fonds car ils ne sont souvent pas des organisations à but non lucratif ou caritatives enregistrées et sont constitués des individus marginalisés qui ont été exclus de la réponse à une pandémie. De plus, le Fonds ne couvre pas les remplacements de revenu.

Plus récemment, Centraide – l’une des trois organisations qui distribuent des subventions par le biais du Fonds – a mis à jour sa section FAQ pour souligner que «Ce financement est destiné aux services communautaires de première ligne pour l’aide liée à la COVID-19. Il ne peut être utilisé pour fournir un remplacement de revenu aux individus. Les organismes qui répondent à nos critères d’admissibilité et fournissent des services et un soutien aux personnes nécessitant une aide au revenu, comme les sans-papiers ou les travailleurs du sexe, peuvent assurément demander un financement pour servir ces communautés en menant des activités admissibles liées à la sécurité alimentaire, au soutien en santé mentale, etc. »

Bien que la sécurité alimentaire sous forme de cartes d’épicerie soit importante, les travailleuses du sexe ont besoin d’un soutien financier pour couvrir d’autres besoins tels que le loyer et les médicaments.

Trois mois après le début de la riposte à la pandémie, le Canada continue de faire échouer les membres de sa communauté les plus marginalisés en négligeant de faire respecter les droits des travailleuses du sexe. Sans fin de la pandémie en vue, le gouvernement doit agir de toute urgence pour fournir aux travailleuses du sexe des soutiens financiers d’urgence accessibles et à faible barrière ou des équivalents de trésorerie via les organismes communautaires qui les servent.

L’ONUSIDA a appelé « tous les pays à prendre des mesures critiques immédiates, fondées sur les principes des droits de l’homme, pour protéger la santé et les droits des travailleuses du sexe », notamment en garantissant « L’accès aux programmes nationaux de protection sociale pour les professionnel(le)s du sexe, y compris aux plans d’aide liés à la perte de revenus. »

Le manque d’action du gouvernement du Canada sur cette question est honteux.


Lettre conjointe au gouvernement:

22 mai 2020

Ministre Maryam Monsef
Ministre des femmes, de l’égalité des sexes et du développement économique rural
22 rue Eddy
Gatineau, QC J8X 2V6

OBJET: Un revenu de soutien d’urgence pour les travailleuses du sexe est nécessaire de toute urgence

Chère ministre Monsef,

Merci de votre engagement indéfectible en faveur des droits des femmes et de l’égalité des sexes, y compris votre action rapide pour mobiliser des fonds pour faire face aux impacts spécifiques au genre durant la pandémie. Nous vous écrivons pour insister sur le fait que – conformément à votre mandat de veiller à ce que l’ACS + soit menée dans toutes les décisions du gouvernement – vous vous assurez que les travailleuses du sexe, les autres femmes et les personnes avec d’autres identités de genre travaillant dans des économies informelles et des contextes criminalisés ne sont pas exclus de la réponse à la COVID-19.

Les travailleuses du sexe sont l’un des groupes les plus marginalisés au Canada. Depuis le début de la pandémie, de nombreuses travailleuses du sexe ont cessé le travail du sexe par contact direct pour se conformer aux directives relatives à l’éloignement social. D’autres sont sans travail avec la fermeture des clubs de danse érotique et des salons de massage. Certaines travailleuses du sexe – y compris les plus marginalisées – ne sont pas en mesure d’arrêter de travailler et font face à un risque accru de surveillance. La plupart des travailleuses du sexe ont brusquement perdu tous leurs revenus, mais en raison de la nature précaire et criminalisée de leur travail, de nombreuses travailleuses du sexe ne sont pas éligibles au PCU ou à d’autres aides d’urgence au revenu.

À l’échelle internationale, l’ONUSIDA a publié une déclaration à la presse le 8 avril 2020, soulignant la préoccupation que «la pandémie de COVID-19 place les travailleuses du sexe du monde entier face à des épreuves, à une perte totale de revenus, ainsi qu’à une hausse de la discrimination et du harcèlement». La déclaration a noté que «lorsque ces personnes sont exclues des ripostes à la COVID-19 pour ce qui est de la protection sociale, elles se retrouvent confrontées au choix difficile de mettre leur sécurité, leur santé et leur vie en danger juste pour survivre». L’ONUSIDA «invite les pays à prendre des actions essentielles et immédiates dans le respect des droits humains afin de protéger la santé et les droits des travailleuses du sexe», notamment en garantissant «L’accès aux programmes nationaux de protection sociale pour les travailleuses du sexe, y compris aux plans d’aide liés à la perte de revenus».

Face à cette situation, de nombreuses organisations de travailleuses du sexe à travers le Canada ont organisé des collectes de fonds communautaires, accordant dans la plupart des cas des allocations de $100 aux travailleuses du sexe. Mais $100 n’est pas suffisant pour que les travailleuses du sexe puissent couvrir les frais de logement, de nourriture et d’autres éléments essentiels pour leurs familles.

Les travailleuses du sexe sont stigmatisées et ciblées par le public, les forces de l’ordre et le gouvernement, et de nombreuses travailleuses craignent légitimement la discrimination et évitent tout contact avec le gouvernement et les services sociaux. Les travailleuses plus marginalisées peuvent ne pas avoir de compte bancaire. La criminalisation du travail du sexe est un obstacle direct pour les travailleuses du sexe qui ne peuvent pas et ne veulent pas risquer d’interagir avec les agences gouvernementales. Cela signifie que tous les efforts du gouvernement pour inclure ces communautés marginalisées dans le soutien du revenu d’urgence doivent s’appuyer sur des organisations de la société civile ayant de solides liens communautaires qui sont les mieux placées pour recevoir des fonds et les acheminer directement vers les personnes qui en ont besoin, et peuvent assurer l’anonymat et la sécurité.

Le Premier ministre a déclaré: « Pour nous protéger, il faut d’abord nous protéger les uns les autres. » Afin de se protéger mutuellement et de faire en sorte que les droits humains soient au cœur de la réponse du Canada en cas de pandémie, la réponse du gouvernement fédéral en cas de pandémie doit reconnaître les vulnérabilités de certaines communautés et être non discriminatoire. Le Canada doit garantir l’égalité d’accès au soutien du revenu pour les travailleuses du sexe.

Madame la Ministre Monsef, nous vous demandons de prendre des mesures pour vous conformer aux recommandations urgentes de l’ONUSIDA. Comme premières étapes immédiates qui devraient inclure:

  1. d’allouer d’urgence des fonds aux organisations de la société civile travaillant directement avec les travailleuses du sexe, avec des mécanismes d’octroi flexibles permettant aux organisations de transmettre des fonds à l’aide de cartes de débit prépayées et d’autres méthodes à faible barrière aux communautés qu’elles servent; et
  2. de rencontrer des organisations de défense des droits des travailleuses du sexe pour discuter de leurs préoccupations et élaborer conjointement des stratégies de réponse.

Nous nous félicitons vivement de la rapidité avec laquelle votre ministère a transféré des fonds à Refuge pour femmes Canada, ce qui a permis à cette organisation d’affecter des fonds directement aux refuges pour femmes à travers le pays. Nous vous demandons de faire de même pour garantir que certaines des femmes les plus marginalisées et des personnes avec d’autres identités de genre aient le même accès aux soutiens au revenu d’urgence que les autres sans emploi à travers le Canada.

Nous espérons avoir de vos nouvelles bientôt. L’Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe, une alliance de 26 groupes de défense des droits des travailleuses du sexe à travers le Canada – dont la majorité est dirigée par et pour des personnes qui vendent ou échangent des relations sexuelles – est disponible pour vous rencontrer virtuellement le plus tôt possible pour discuter plus en détail cette question. Pour plus d’informations et pour planifier une réunion, veuillez envoyer un courriel à Jenn Clamen, coordonnatrice nationale, à contact@sexworklawreform.com. Nous prévoyons de publier cette lettre ouverte le 30 mai et nous espérons pouvoir inclure d’ici là des informations actualisées sur la réponse du gouvernement à ces préoccupations.

Merci beaucoup pour votre attention concernant ce problème urgent des droits humains. Nous attendons avec impatience d’avoir de vos nouvelles de votre part et de vos fonctionnaires.

Cordialement,

Signée par:

  1. Action Canada for Sexual Health and Rights
  2. Amnesty International Canada (English)
  3. Amnistie internationale Canada francophone
  4. BC Civil Liberties Association
  5. Canadian Alliance for Sex Work Law Reform
  6. Canada Without Poverty
  7. Canadian Labour Congress
  8. Canadian Civil Liberties Association
  9. DisAbled Women’s Network of Canada
  10. Egale Canada
  11. Fédération des femmes du Québec
  12. International Women’s Rights Project
  13. Inter Pares
  14. Oxfam Canada
  15. National Association of Women and the Law
  16. Ontario Council of Agencies Serving Immigrants (OCASI)
  17. Social Planning Council of Winnipeg
  18. West Coast LEAF
  19. Women’s Legal Education & Action Fund (LEAF)
  20. Women’s Shelters Canada
  21. YWCA Canada

Appuyés par:

  1. Barbra Schlifer Commemorative Clinic
  2. Oxfam-Québec

CC: Ministre Chagger Bardish, ministre de la diversité et de l’inclusion; La ministre Karla Qualtrough, ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et de l’inclusion des personnes handicapées; La ministre Patty Hajdu, ministre de la Santé; et le ministre David Lametti, ministre de la Justice


Télécharger la lettre en format PDF

Télécharger le modèle de lettre (en format Word) et la signer (organisations seulement, s’il-vous-plaît), puis l’envoyer d’ici le 22 juin 2020, à jhansen@amnesty.ca

Le plan RADAR porte atteinte dangereusement à la sécurité des femmes dans l’industrie du sexe

Le mardi 28 mai, à quelques jours du Grand Prix de Montréal,  le SPVM a lancé l’opération «RADAR». Cette initiative appelée officiellement à lutter contre “l’exploitation sexuelle” rate sa cible. Elle promet seulement de créer des conditions de vie et de travail plus dangereuses pour les femmes dans l’industrie du sexe.

L’opération RADAR a pour objectif de former des agents du secteur du tourisme et des transports en des agents de surveillance de l’État chargés de dénoncer les femmes dans l’industrie du sexe à la police. L’initiative forme le personnel des secteurs de l’hôtellerie et du tourisme à la détection de plusieurs «indicateurs» des personnes supposées être exploitées.

Si les différences fondamentales entre “traite humaine”, “exploitation sexuelle” et “consentement” ne sont même pas pris en considération par les agents de police, nous doutons que les agents du secteur du tourisme et des transports aient une quelconque compétence pour reporter ce qui relèverait effectivement de l’exploitation sexuelle ou de la traite humaine.

Au lieu de cela, le plan RADAR institue une forme de profilage sur la base de “tenues vestimentaires” jugées convenables ou non par des employés du secteur du tourisme et des transports. Ce sont aussi les femmes les plus marginalisées, appartenant aux communautés migrantes, racisées et qui vivent la pauvreté qui seront visées. Inutile de relever ici l’aspect sexiste et raciste de cette mesure visant à déterminer selon “l’apparence” des personnes supposées être exploitées.

Cette opération, mise en place à quelques jours du lancement du Grand Prix de Montréal, promet juste de créer un climat de délation et de précariser dangereusement les conditions de travail des femmes dans l’industrie du sexe tout en restant parfaitement inefficace contre la traite humaine et l’exploitation sexuelle.

En reconnaissant l’agentivité des femmes dans l’industrie du sexe en octobre 2018 lors de notre assemblée générale extraordinaire, c’est exactement ce que nous souhaitions éviter. Nous devons sortir du schème de pensée renvoyant ces femmes à des personnes dont les droits peuvent-être sacrifiées.

Comprendre la notion de consentement

Nous devons nous engager dans la nuance pour comprendre la différence conceptuelle entre “consentement” et “non consentement”. Cela est essentiel pour trouver les bons outils pour une véritable lutte contre l’exploitation sexuelle et la traite humaine.

Aucune femme ne jouit d’une palette de choix illimitée. Chacune d’entre nous est amenée à faire des choix en fonction des barrières économiques, sexistes, racistes, capacitistes, homophobes, colonialistes – bref toutes barrières structurelles – que nous rencontrons. Par exemple, une femme noire peut faire le choix de garder un travail en deçà de ses qualifications et compétences pour éviter de retourner dans la case “chômage” en raison des discriminations racistes dont elle est la cible. Est-ce que cela ferait un quelconque sens de cibler ses droits sous prétexte que son choix n’est pas considéré comme étant “consentie”, libre de toutes contraintes ? Bien sûr que non. La solution serait de travailler à mettre en place des politiques publiques contre les discriminations racistes à l’embauche. La solution serait d’élargir la palette de ses choix.

Ainsi, en quoi cela fait du sens de mettre des barrières aux femmes dans l’industrie du sexe parce que le choix qu’elles prennent n’est pas en accord avec ce que nous avons défini comme “convenable” ? En quoi cela fait du sens de les désigner comme cibles en mettant en danger leurs santé, leurs droits et leurs sécurité ?

Des impacts concrets sur les droits des femmes dans l’industrie du sexe

L’incapacité à considérer la vente de services sexuels comme étant une activité consentie nous rend inefficace pour lutter réellement contre l’exploitation sexuelle et la traite humaine. Il nous rend aussi complices des violences que subissent les femmes dans l’industrie du sexe.

À les juger sur leur activité, elles sont perçues comme des personnes binaires qui consentent à tout (“consentement présumé”) ou qui ne peuvent pas consentir (“consentement invalidé”).

Cela à des impacts concrets dans la vie de ces femmes: par exemple, comment porter plainte à la police si celle-ci considère que votre consentement à vendre des services sexuels équivaut aussi à consentir à toutes violences dont vous seriez victimes ?

Nous avons une obligation collective d’avoir une meilleure compréhension de ces enjeux.

Au moment de cette période calendaire où les droits des femmes dans l’industrie du sexe sont particulièrement mis en cause, nous restons solidaires de ces femmes. Leurs droits, leurs sécurité, leurs santé sont gravement mis en danger par notre incapacité à reconnaître leur capacité d’agir et de fait leur pleine humanité.

La volonté de prévenir et de détecter l’exploitation sexuelle est une bonne chose. La FFQ n’a jamais insinué le contraire mais encore faut-il le faire de la bonne manière.

Pour cela, dans un document d’une dizaine de pages, la Fédération des femmes du Québec vous donne les outils pour alimenter votre réflexion sur les différences entre consentement, exploitation sexuelle et traite humaine. Nous expliquons aussi en quoi notre incapacité à bien discerner chacune de ces situations a des impacts concrets sur les femmes dans l’industrie du sexe tout en étant inactifs dans une lutte effective contre la traite humaine et l’exploitation sexuelle :

http://bit.ly/2EUJuwI

En cliquant sur l'image, vous accédez à notre formulaire de dons