Ce jour où le Québec a mis au placard ses droits fondamentaux

Hier soir, le parlement québécois a adopté la loi 21 sur l’interdiction des signes religieux avec 73 députés “pour” et 35 députés « contre » après une seule journée de débat. Les députés du parti québécois se sont joints aux députés de la coalition avenir Québec pour entériner la loi.

Alors même que la loi a été adoptée sous bâillon et alors même que notre charte des droits et libertés a été mis au placard pour procéder à l’adoption de cette loi, le gouvernement québécois continue d’assurer que cette loi est bonne pour la “paix sociale”.

La loi telle que votée hier ne contient aucune définition de ce qu’est un signe religieux. Interrogé plus tôt dans la semaine à quelques jours du scrutin, Simon Jolin-Barrette, ministre responsable du projet de loi, a finalement défini un signe religieux comme « tout objet, notamment un vêtement, un symbole, un bijou, une parure, un accessoire ou un couvre-chef » sera considéré comme étant un « signe religieux » s’il est porté « en lien avec une conviction ou une croyance religieuse », ou s’il est « raisonnablement considéré comme faisant référence à une appartenance religieuse ».

Avec une telle définition des plus vagues, nous imaginons très bien les dérives de l’applicabilité de l’interdiction des “signes religieux”. À la merci de la subjectivité des personnes chargées de statuer arbitrairement sur ce qu’est ou non un signe religieux, les populations minoritaires seront indéniablement celles visées par le projet de loi.  

Et pour cause, là où des campagnes législatives similaires ont été mises en place, les femmes issues des minorités étaient déjà la cible de dérives, quand bien-même les lois en question définissent avec plus de précision le “signe religieux”, notamment par la taille.

C’est un projet de loi boiteux qui a été adoptée au côté du projet de loi 9 jetant définitivement à la poubelle 18 000 dossiers de demandes d’immigration. En un seul week-end, le gouvernement actuel a donné son feu vert pour mettre en parenthèse la vie de 50 000 personnes directement concernées par les 18 000 dossiers de demandes d’immigration et suspendre les projets d’avenir de centaines de milliers d’autres, visé.e.s par la loi 21.

Moins de 40h de débats en commission ont été consacrées pour la loi 21, adoptée sous bâillon, tout en invoquant la clause dérogatoire à la charte des droits et libertés de la personne au Québec. C’est du jamais vu.

Aujourd’hui vous n’êtes peut-être pas de ceux ou celles qui sont directement touché.e.s par la loi 21. Sachez cependant qu’hier le Québec a fait la démonstration qu’il pouvait viser n’importe quel groupe minoritaire en mettant les droits fondamentaux au placard.

Mais aujourd’hui, nous avons une pensée particulière pour les femmes musulmanes. Elles seront les premières touchées par la loi 21.

Nous leur exprimons notre entière solidarité et nous réitérons que nous nous maintenons à leurs côtés.

En mai 2019 dernier, la FFQ avait voté avec ses membres une résolution pour participer aux efforts des groupes de défense des droits collectifs et des droits de la personne afin d’amener le gouvernement à retirer le discriminatoire projet de loi 21.

En vertu de cette résolution, nous étudierons les moyens d’action disponibles pour contester la loi 21.

Nous resterons debout-tes (!) auprès de vous tout.e.s.

En ce triste jour, nous mettons de nouveau à disposition la liste des témoignages que l’autrice Idil Issa avait collecté pour notre mémoire sur le PL21 en vue de notre passage en commission parlementaire :

Témoignages sur le projet de loi 21

Madina, Administration ​- Je suis voilée, ma famille et moi sommes touchées psychologiquement.

Anonyme, ​Enseignante au secondaire​ – Nous prévoyons, moi et ma famille, de changer de province.

Messaouda, ​Enseignante au primaire​ ​- Je représente un pilier financier important pour la famille. Je paie le loyer, les factures et l’école privée de ma fille.

Messaouda, ​Enseignante au primaire​ ​- C’est discriminatoire ce projet. La clause dérogatoire est injuste. Elle m’obligerait à stagner dans mon poste jusqu’à la retraite. Je dois oublier le rêve d’acheter une maison comme tous mes collègues vu que je ne peux pas changer de commission scolaire.

Messaouda, ​Enseignante au primaire​ ​- Depuis la charte de Marois des gens me disent de rentrer chez moi.

Lucie – enseignante – c’est un projet de loi discriminatoire envers beaucoup de gens. Je porte le voile et j’ai heureusement un poste permanent. Mais je pense à toutes les autres.

Messaadi, Enseignante​ – ​Je vis dans le stress, quotidiennement. Je ne pourrai pas changer de commission. Je ne pourrai pas postuler pour un autre poste.

Messaadi, Enseignante​ -​ Dès mon arrivée au Québec, je me suis très bien intégrée. J’a fait toutes les démarches nécessaires pour avoir mon permis d’enseigner. J’ai investi mon temps et mon argent! C’est inhumain, c’est discriminatoire de m’interdire d’enseigner parce que je porte un signe religieux.

Messaadi, Enseignante​ -​ Oui, le regard des gens a changé. Dans le métro, dans la rue ou à l’école, les gens me dévisagent. Je me sens visée, harcelée par les regards.

Manal, ​Étudiante au BEPEP/suppléante​ -​ Il faut continuer à avoir une ouverture aux autres et sur le monde. Il faut accepter et respecter la diversité de penser, d’être et d’agir des autres . Nous n’avons pas besoin d’être en accord sur tout pour coexister. Enfin, il faut favoriser le dialogue dans le respect.

Samia, Enseignante​ – Ce projet n’a pas sa place dans notre société.

Samia, Enseignante​ – J’ai été victime d’intimidation indirecte par des collègues disant qu’une enseignante portant un hijab est un mauvais exemple pour les jeunes filles puisque cela valoriserait un symbole de soumission de la femme selon eux. Aussi, ce n’est pas facile de rester positive lorsqu’un climat de haine règne. Je m’inquiète parfois pour ma sécurité en plus de m’inquiéter pour mon avenir.

Jaouadi​, Enseignante​ -​ ​Ça sera la précarité financière, car je contribue financièrement dans l’éducation de mes enfants. De plus, comment expliquer à un enfant que sa maman est discriminée dans la société parce qu’elle a fait des choix. Comment faire élever mon enfant dans une société qui m’a rejetée et qui par conséquent renie mes enfants? Comment expliquer à mon enfant que même en étant différent on a le droit de rêver, d’aspirer à la justice et l’égalité et au bonheur?

Jaouadi, Enseignante – Nul doute que ce PL est une brêche dans la société qui a permis aux mals intentionnés d’exprimer leur haine. Le regard froid de la vendeuse, le doigt d’honneur du conducteur, le mépris de ta collègue qui te dit de porter la tuque des Canadiens et j’en passe…

Anonyme, Enseignante​ – Pourquoi faire une loi pour brimer des personnes dans leurs droits fondamentaux alors qu’elles sont utiles dans notre société?

Anonyme, Enseignante​ – À chaque fois qu’on parle de ce projet, le moindre mal sont les regards hostiles, mais le pire, ce sont les injures et les agressions verbales et physiques dont mes ami-e-s et moi avons été victimes; je ne le souhaite a personne!

Fatima, Student Teacher ​– I will no longer be able to complete my stages with a hijab according to Bill 21. I will no longer be able to become a teacher in this province. I will no longer be able to even attend my university classes since I wear the face veil. I will also not be able to receive or give public services with my niqab. I already feel unsafe in the streets, and this feeling will only be heightened by Bill 21. I feel unwanted, and as a second class citizen because of Bills such as Bill 21. My freedom is on the line.

Fatima, Student Teacher​ – I need to think twice before going outside. People look at me differently because of the way I dress. This bill makes people’s reactions worst.

Nafeesa, Teacher​ – I will not be able to move and relocate. I will no longer be able to pursue my Masters in educational leadership to work at a public school board.

Nafeesa, Teacher​ – The way people dealt with me at times. Most important my mental health, feeling scrutinized and made to feel like the other – it weighs on me everyday when I go to work.

Aya, Teacher ​- I feel other-ed in a province I spent 29 years in. I feel like I am not welcome here unless I deny who I am and religious convictions. My experience as a teacher will definitely be worsened if this legislation is implemented.

Anne-Marie, Suppléante au primaire​ – Cette loi va m’empêcher de continuer de travailler comme suppléante au primaire. Pourtant, il y a actuellement un besoin criant de personnels en enseignement au primaire.

Témoignages sur le projet de loi 21 – p14-16 du mémoire de la FFQ sur le projet de loi 21.

Le projet de loi ne vise pas la laïcité mais les femmes musulmanes

Québec, le 16 mai 2019 – La Fédération des femmes du Québec a soulevé les impacts du projet de loi n°21 sur les droits des minorités, en particulier des femmes musulmanes, et sur sur les droits et libertés protégés par la charte, alors qu’elle présentait ses conclusions en commission parlementaire.

“Cela fait plus de 10 ans que la FFQ tient une conversation sur la question de la laïcité. De 2009 à 2019, nous avons pu trouver une sortie par le haut en prenant pour grille d’analyse simple le principe “nos corps, nos choix” et en écoutant les premières concernées” est venu expliquer la Présidente de la Fédération du Québec.

Si un des arguments phares du gouvernement Legault est que le débat dure depuis trop longtemps et qu’en conséquence il faut légiférer aujourd’hui, nous répondons que ce projet de loi sera loin de mettre fin à ces débats.

“Ce projet de loi crée un plafond de verre. J’ai l’intention de briser ce plafond de verre que vous êtes en train de construire. Dans 10 ans, dans 15 ans, dans 20 ans, j’ai l’intention de rester là pour prendre ma place dans la société québécoise” a déclaré Idil Issa, femme musulmane noire, au côté de Gabrielle Bouchard, Présidente de la FFQ.

La FFQ rejette également l’idée selon laquelle la religion serait automatiquement associée à l’oppression des femmes. Au Québec, il y a des féministes croyantes, tout comme il y a des athées réactionnaires. Pensons par exemple à ces féministes chrétiennes qui luttent pour le droit à l’avortement libre et gratuit et pensons à toutes ces féministes musulmanes qui, en tant que membre de la FFQ, se battent avec nous pour les droits de toutes les femmes.

La FFQ a rappelé dans ses conversations avec les députés que ce projet de loi ne vise pas la laïcité mais les femmes musulmanes.

La FFQ est prête à engager une discussion avec le Premier Ministre sur la laïcité, principe de séparation de la religion et des institutions et non pas un outil d’oppression des minorités.

Ce projet de loi, loin de nous rapprocher de l’égalité entre les hommes et les femmes ne fait que masquer, sous le couvert d’une fausse laïcité, le contrôle de nos corps et nos vies.

Mémoire de la FFQ sur le projet 21

La Fédération des femmes du Québec sera entendue aujourd’hui à 11h30 à l’Assemblée Nationale pour dire non au projet de loi 21.

La Fédération des femmes du Québec est une Fédération autonome crée en 1966 rassemblant des centaines de membres associatives et individuelles de partout au Québec, incluant des syndicats, des organismes communautaires et des associations étudiantes.

La FFQ se veut représentative du pluralisme de la société québécoise et
de la diversité du mouvement des femmes, particulièrement des femmes marginalisées ou vivant des oppressions.

La FFQ rejette en bloc le projet de loi 21.

Retrouvez ici notre mémoire de la FFQ sur le projet n°21 déposé à l’assemblée nationale :

S’opposer au projet de loi 21 est dans la lignée du mouvement féministe québécois

Sur la photo est représentée une femme prise de dos portant un foulard et regardant un paysage

Ce jeudi 16 mai avant 12h, la FFQ sera auditionnée à l’Assemblée Nationale pour dire son opposition au projet de loi 21.

Si le projet de loi s’appuie sur le principe d’égalité hommes-femmes et si certaines presses diffusent l’idée qu’être féministe irait de pair avec un soutien au projet de loi 21, nous défendrons qu’à l’inverse être féministe dans la lignée de l’héritage du mouvement féministe québécois suppose une opposition au projet de loi.

Un des principes historiques du mouvement féministe est « nos corps, nos choix ». C’est à partir de ce principe que la Fédération des femmes du Québec prend position sur le projet de loi 21. Notre position est que les femmes doivent avoir le plein contrôle sur leur corps et que le projet de loi, loin de favoriser l’égalité homme-femme, n’est qu’une forme différente d’une oppression envers les femmes. Cela se traduit par leur infantilisation, le contrôle de leur corps et le non respect de leurs décisions. Cette infantilisation se traduit par ailleurs dans le processus législatif du projet de loi 21 par le fait que les premières concernées ne sont pas entendues.

En somme, ce projet de loi, loin de nous rapprocher de l’égalité entre les hommes et les femme ne fait que masquer, sous le couvert d’une fausse laïcité, le contrôle de nos corps et de nos vies. Le projet de loi, présenté par le gouvernement, est selon nous et bien d’autres groupes, un projet de loi sexiste. Bien que d’autres groupes, tels les hommes et femmes Sikhs ou Juifs, subiront aussi les impacts négatifs de cette loi, nous référerons, tout au long du mémoire de la FFQ,  à celles qui sont les premières concernées par ce projet de loi, celles qui en vivront les impacts au quotidien et celles qui, au cours de la dernière décennie, ont fait les frais de nos conversations sur la laïcité, soit les femmes musulmanes. Pour nous, forcer une femme à se dévêtir, c’est une coercition et un contrôle violent du corps des femmes.

Par notre prise de position, nous défendons l’héritage des mouvements féministes fondé sur le principe “nos corps, nos choix”. Notre mémoire, qui sera déposé demain à l’Assemblée Nationale reviendra (entre autres) dans le détails de cette affirmation.

La FFQ, représentant des centaines de membres individuelles et associatives n’est pas la seule organisation féministe du Québec à affirmer ce point de vue. Dans un communiqué de presse publié le 28 mars, le centre L’R des femmes, le plus grand regroupement féministe d’action communautaire au Québec a dit clairement son opposition au projet de loi. Citons aussi les organismes féministes représentants les premières concernées par ce projet : la Fondation Paroles de femmes et Femmes noires musulmanes au Québec pour ne citer qu’eux.

Laïcité et voile : notre argumentaire

Le dépôt à l’assemblée nationale dans les prochaines semaines du projet de loi sur la laïcité de l’État a amené la Fédération a travaillé dans l’urgence pour l’organisation d’une consultation de ses membres.

Nous ne pouvions en effet envisager de nous retrouver dans une situation où la Fédération des Femmes du Québec, organisme historique de lutte des droits des femmes, soit contrainte de rester en retrait d’un débat majeur qui s’annonce au Québec.

Au sein de la Fédération des femmes du Québec, cela fait déjà 10 ans que nous n’avons pas réévalué de façon officielle notre position dans nos instances. Nos premiers débats avaient abouti à la proposition de 2009 sur le voile.

Lors de notre dernière assemblée générale extraordinaire le 28 octobre 2018, nos membres avaient renvoyé en dépôt la proposition sur le voile.

Malgré que le débat était bien engagé, une information manquait aux membres, à savoir l’impact de cette nouvelle proposition sur la position prise par la Fédération en 2009.

La FFQ n’est pas la seule à revoir et repenser ses positions et la défense des droits des femmes.

Depuis l’AGE d’octobre 2018, la CSN (Confédération des Syndicats Nationaux) a pris une position qui fait avancer le débat, et qui va tout à fait dans le sens de la proposition de la Fédération des Femmes du Québec.

La consultation de nos membres a été un moment fort d’échanges. La consultation nous a permis de confirmer notre point de vue contre la fausse laïcité mise de l’avant par le gouvernement de la Coalition Avenir Québec. Elle nous a aussi permis d’appuyer notre point de vue pour lutter contre toutes les discriminations touchant les femmes, y compris les femmes musulmanes.

Tout au long de la préparation de cette consultation, nos membres ont reçu différents supports pédagogiques, dont cet argumentaire. L’argumentaire visait à répondre à la demande de nos membres quant à l’impact de la proposition sur le voile de 2018 sur la proposition sur le voile en 2009.

Voici les 10 points clés à retenir :

  • Entre 2009 et 2019, le contexte politique a changé et se traduit aujourd’hui par une hausse des crimes de haine à l’égard de la communauté musulmane dans un Québec post-attentat 29 janvier 2017.
  • Depuis 2009, la FFQ a tenu ses États Généraux en 2013 et affirmé son concept d’agentivité et d’intersectionnalité. Cela signifie que nous devons soutenir toutes les femmes, sans porter de jugement sur leurs choix.
  • La position de 2009 aurait conduit la FFQ à ne soutenir que les enseignant.e.s et les éducateurs/éducatrices du CPE dans le cadre du prochain projet de loi du gouvernement Legault.
  • La position de 2009 doit être réévaluée à la lumière de l’évolution des dynamiques de pouvoir au Québec entre la population majoritaire et les populations minoritaires. Aujourd’hui les rapports de force de la société québécoise pèsent sur les femmes racisées, et parmi elles les femmes musulmanes.
  • En 2017, le gouvernement du Canada a nommé à la Cour suprême de la Colombie-Britannique la juge Palbinder Kaur Shergill, une femme Sikh portant le turban. Le port de son turban ne l’empêche pas de respecter son devoir de neutralité dans l’exercice de ses fonctions.
  • Alors que la laïcité de l’État pourrait être amélioré, le projet de la CAQ s’oriente vers une restriction injustifiée des libertés religieuses des individus qui vise particulièrement les femmes. Une telle orientation laisserait craindre des dérives dans une restriction toujours plus accrue de ces libertés, mettant au banc de la société des femmes déjà en situation de discrimination.
  • Depuis 2009, le contexte sociopolitique du Québec a tellement évolué que même l’un des deux co-présidents de la commission Bouchard-Taylor, Charles Taylor, a fait volte-face sur la recommandation d’interdire les signes religieux pour les personnes exerçant des fonctions dites coercitives en réaction à l’attentat du 29 janvier 2017.
  • La laïcité concerne la séparation entre le politique et le religieux (et non la restriction des droits et libertés fondamentaux des individus) et est un principe d’organisation juridique qui, justement, déclare l’État incompétent pour juger des pratiques cultuelles (et vestimentaires)
  • Forcer une femme à se dévêtir n’est pas plus féministe que de forcer une femme à se couvrir.
  • La FFQ lutte pour l’égalité pour toutes les femmes et entre toutes les femmes.

Le lien de l’argumentaire de 9 pages dans son intégralité : http://www.ffq.qc.ca/wp-content/uploads/2019/02/Argumentaire_FFQ_AGV_24_Fe%CC%81vrier1.pdf

Perspectives féministes sur les fondamentalismes religieux

Nous reproduisons ici, un texte publié dans le numéro 140 – Laïcité et religion majoritaire au Québec: perspective féministe, de la revue de L’Autre parole et rédigé par Alexa Conradi, présidente de la FFQ. 

 

En octobre 2013, au moment où le Québec était plongé dans le débat sur la Charte des valeurs, j’ai donné une série de conférences sur les stratégies déployées par les féministes pour maintenir et élargir les espaces de liberté des femmes devant la montée des fondamentalismes religieux. Les féministes craignent, avec raison, leurs influences sur nos sociétés, ce qui en pousse plusieurs à militer pour la laïcité de l’État. Ce que j’ai découvert au fil de mes recherches m’amène à penser que le mouvement féministe est dû pour une bonne réflexion sur la religion et le fondamentalisme religieux, car se positionner sur la laïcité est loin de tout régler.

L’essentiel de cet article reprend les éléments de réflexion que j’ai présentés lors d’une soirée publique intitulée « Au-delà du voile… Réponses féministes aux fondamentalismes » organisée par la Fédération des femmes du Québec le 30 octobre 2013 et qui sont une synthèse de mes lectures.

Une définition du fondamentalisme

Denise Couture, professeure titulaire de la Faculté de théologie et de sciences des religions à l’Université de Montréal et membre de L’autre Parole, a proposé une définition du fondamentalisme religieux qui est pertinente pour situer la suite de ce texte. Pour elle, le fondamentalisme repose sur une logique, qui ne reconnaît qu’une seule autorité, qu’une seule identité ou qu’une seule vérité comme valable.

Le fondamentalisme (religieux) peut se manifester tantôt au sein d’un gouvernement, tantôt dans un mouvement néofasciste, tantôt dans un temple ou encore au sein d’une famille. Je mets « religieux » entre parenthèses, car un mouvement politique ou social peut également revêtir la caractéristique de préconiser une identité, une autorité ou une vérité uniques. D’ailleurs, les femmes réunies à Montréal au Forum des États généraux de l’action et de l’analyse féministes, en novembre 2013, nous mettaient en garde contre la tendance de ne voir que le religieux lorsqu’il s’agit de fondamentalisme, alors que l’approche capitaliste néolibérale, par exemple, fonctionne selon une logique fondamentaliste.

Les impacts du fondamentalisme sur les femmes

Rappelons que certains milieux fondamentalistes sont actifs seulement au sein d’une communauté de croyant.es, d’autres cherchent à influencer les orientations sociétales ou politiques d’un État, d’autres encore cherchent à imposer leur loi par la terreur ou les armes de l’État. Il y a donc une distinction à faire entre le fondamentalisme et les moyens d’action choisis par ces milieux.

L’impact de chaque forme de fondamentalisme dans la vie des femmes diffère d’un milieu à un autre. Une guerre menée par des fondamentalistes religieux dans un pays n’ayant pas reconnu le droit des femmes à l’égalité a tendance à renforcer les inégalités vécues par les femmes. Alors que la présence de théocrates fondamentalistes au sein d’un gouvernement aux traditions laïques et aux lois égalitaires pose d’autres défis aux femmes, par exemple sur le plan de l’avortement. Dans tous les cas, le thème central de tous ces milieux est le contrôle accru exercé envers les femmes.

Le fondamentalisme est obsédé par les femmes. D’une tendance à l’autre, on y fait la promotion d’un rôle traditionnel pour les femmes dans lequel elles sont soumises à l’autorité patriarcale. C’est leur corps, leur sexualité, leur autonomie voire leur liberté de penser qui peuvent être soumis à des règles conservatrices.

Le degré et le type de contrôle exercé varient selon le champ d’action et d’influence. À l’échelle familiale, on peut contrôler l’autonomie des déplacements des femmes et des filles. Alors qu’à l’échelle étatique, on peut voir des gouvernements réduire l’accès à l’avortement.  En d’autres mots, les fondamentalistes religieux s’opposent aux objectifs d’émancipation et d’autodétermination du mouvement féministe, qui réclame justice, liberté et égalité pour toutes les femmes.

Ce qui favorise le développement de fondamentalismes religieux

Dans les recherches que j’ai réalisées, ce qui semble clair, c’est que le fondamentalisme n’apparaît pas spontanément. Dans tous les pays et dans tous les contextes, des facteurs multiples interagissent pour favoriser ou défavoriser l’émergence et l’intérêt pour des mouvements fondamentalistes. Voici quelques-uns de ces facteurs.

L’insécurité et l’injustice économique

L’insécurité économique et l’augmentation des écarts de richesse sont identifiées comme un problème majeur par les féministes dans la montée des fondamentalismes. La peur devant l’avenir pousse certaines personnes à se tourner vers des milieux qui fournissent des réponses apaisantes devant l’angoisse. D’autres se tournent vers ces milieux pour obtenir du soutien devant la pauvreté et la précarité, soutien perçu comme peu accessible ailleurs (communauté, soins, nourriture, etc.). C’est particulièrement le cas lorsque l’État se retire de l’offre de services publics universels et accessibles.

Aussi, le sentiment d’injustice que génère l’augmentation des écarts entre riches et pauvres fait en sorte que certaines personnes, souvent les plus jeunes, peuvent être plus ouvertes à entendre et faire leur une logique plus absolutiste. La colère des jeunes exclus.es peut être plus facilement canalisée dans un discours haineux ou identitaire souvent porté par les fondamentalistes religieux.

Racisme et écarts de citoyenneté

Dans de nombreux pays occidentaux, l’attrait des jeunes des minorités pour des discours fondamentalistes augmente devant le racisme systémique qu’ils et elles rencontrent. L’exclusion et la présence d’une hiérarchie entre les personnes blanches et racisées créent un terreau fertile au repli identitaire dont les fondamentalistes se nourrissent.

L’absence de représentations ou encore la présence des représentations stigmatisantes, la difficulté à accéder à la citoyenneté ou à une participation égale à la vie démocratique peut pousser des gens, souvent plus jeunes, vers des solutions dogmatiques.

Le renforcement de classes inégales de citoyen.nes aux droits différents est très dangereux. À cet égard, le taux de chômage élevé des Noirs.es et des Maghrébins.es devrait nous inquiéter grandement, tout comme les discours qui excluent le pluralisme identitaire chez les Québécois.es.

L’autoritarisme

On n’a qu’à prendre pour exemple les liens entre Vladimir Poutine, actuel président de la Russie, et l’Église orthodoxe dans ce pays, pour comprendre la relation entre l’autoritarisme politique et le fondamentalisme religieux. En créant un espace public où l’autorité est vue comme sacrée, on offre une place inespérée aux fondamentalistes pour définir le bien et le mal. C’est ce qui permet la répression de la dissidence et des droits. Pensons au traitement réservé aux Pussy Riot ou aux lesbiennes et aux gais.

Malheureusement, l’autoritarisme n’est pas le propre du président de la Russie, c’est aussi la marque de commerce du premier ministre du Canada, Stephen Harper. La différence entre les deux contextes est que les institutions démocratiques sont plus fortes et pluralistes au Canada qu’en Russie. Nous devrions nous méfier davantage de cette tendance du premier ministre canadien. Depuis son arrivée au pouvoir, on constate l’effritement de l’espace démocratique, la répression des mouvements et des voix critiques et la militarisation des politiques et de la société canadienne.

L’absence d’une presse critique et d’une démocratie pluraliste, tout comme l’absence de mouvements sociaux forts, présente de grands risques devant l’attrait des milieux fondamentalistes.

Guerre et militarisme

Les fondamentalistes peuvent aimer la guerre et vouloir imposer leur vérité, mais ils peuvent également se renforcer durant une période marquée par la guerre et par la militarisation. Des groupes fondamentalistes se nourrissent des contextes marqués par le chaos, le danger, l’absence de services publics, les problèmes d’accès à l’eau et à la nourriture en s’occupant des besoins ordinaires des gens dans des moments difficiles avec des ressources financières parfois impressionnantes (prenons pour exemple ISIS en Iraq ou les ONG en Afrique financées par les fonds chrétiens ou par des gouvernements comme le Canada).

La géopolitique – impérialisme

L’impérialisme économique, politique ou religieux sert les groupes fondamentalistes. Une population qui se sent profondément heurtée par la domination d’une autre est plus sensible aux discours simplistes et vengeurs que proposent des réseaux fondamentalistes. L’appel à l’unité contre l’oppresseur extérieur peut faire taire des dissensions internes pourtant essentielles à la démocratie et à la contestation d’une logique autoritaire.

Ce qui décourage le développement de fondamentalismes

Les solutions se doivent d’être appropriées à chaque milieu. Pas de vérité unique! Ceci étant dit, certains facteurs semblent contribuer à un environnement plus sain.

Le pluralisme démocratique

Il est tout simplement beaucoup plus difficile pour des fondamentalistes de s’imposer lorsque le pluralisme est encouragé, reconnu et institutionnalisé. Les idées contraires doivent pouvoir se confronter en toute liberté. Une presse critique et des mouvements sociaux autonomes, des partis politiques diversifiés, du soutien étatique pour que les voix minoritaires puissent être entendues. Tout cela contribue au pluralisme. Lorsque le Canada coupe le financement des groupes de femmes, il affaiblit le pluralisme politique. Lorsque nos institutions démocratiques permettent la concentration du pouvoir, elles affaiblissent le pluralisme politique.

Éducation critique et accessible

L’accès à une éducation critique est essentiel pour que la population développe les outils qui lui permettent de bien déceler l’autoritarisme, l’appel à une identité ou à une vérité unique. Cela veut dire combattre toutes les tentatives de réduire l’accès à l’éducation publique et universelle. Cela exige une lutte pour éviter que l’éducation serve des intérêts religieux, politiques ou économiques. La marchandisation actuelle de l’éducation affaiblit le rôle critique que doit jouer l’éducation dans une société libre.

Contrer l’économisme, soutenir l’égalité

Le néolibéralisme, l’itération actuelle du capitalisme, repose sur des pratiques qui créent beaucoup d’injustices. Puisque ces injustices sont particulièrement propices à créer les conditions d’émergence du fondamentalisme, il ne faut pas accepter l’idée que les individus sont responsables seul.es ou en famille pour gérer les risques de la vie et que l’État n’a pas de rôle à jouer dans la redistribution des richesses.

Adopter de fortes politiques et pratiques d’égalité des sexes

L’État ne devrait en aucun cas renforcer un point de vue traditionnel des femmes et il ne devrait pas plus s’immiscer dans leur droit à l’autodétermination. Au contraire, il devrait miser sur des politiques et des pratiques fortes qui visent à renforcer la capacité d’action des femmes dans toutes les sphères de la vie tout en évitant le paternalisme. Les politiques doivent viser à enlever les barrières systémiques à l’égalité et la justice pour toutes les femmes. Une partie de ces politiques doivent être consacrées pour reconnaître l’importance du rôle du mouvement féministe autonome. À travers le monde, on observe que c’est lorsqu’il y a un mouvement féministe autonome fort que les plus grands gains féministes s’obtiennent.

Ce que le mouvement féministe est appelé à faire

Historiquement, le mouvement féministe québécois se méfie, avec raison, de la religion comme institution patriarcale. Son approche a surtout été de travailler pour faire diminuer le poids de l’Église catholique dans la vie des femmes, tant au plan social qu’au plan politique. Les femmes croyantes y compris les Sœurs féministes prennent part à la lutte des femmes pour leur droit à l’égalité et parmi elles, certaines sont actives pour que l’Église transforme ses pratiques envers les femmes. Ceci étant dit, le mouvement témoigne du peu d’intérêt pour les luttes des féministes croyantes qui militent pour faire reculer les pratiques discriminatoires au sein des milieux religieux.

Avec la participation accrue de femmes de traditions religieuses variées dans les milieux féministes québécois, les expériences, les pratiques et les connaissances se diversifient et remettent en question l’approche dominante. L’Église catholique vue sous l’angle du rôle du Vatican ressemble pour beaucoup à une institution fondamentaliste. Bien que composée par des tendances variées, cette Église ne peut pas être qualifiée de démocratique. Elle réfère à des doctrines, à des manières de faire valoir une vérité et une autorité uniques. Certaines communautés religieuses ont fortement appuyé les revendications féministes et parfois en ont subi les conséquences.

D’autres traditions religieuses ont fait évoluer la doctrine de façon plus démocratique. C’est le cas de l’Église unie et de certaines traditions réformistes juives et musulmanes qui ne pratiquent plus de discrimination directe à l’égard des femmes et des gais et lesbiennes. Ces distinctions sont importantes à faire pour bien cibler l’action critique féministe. J’en arrive à la conclusion que le mouvement féministe a intérêt à s’inspirer de ces expériences pour faire son analyse du fait religieux.

Les auteures nous mettent en garde contre la tendance à ne pas s’intéresser à la religion et au vécu des femmes croyantes. On y note l’absence de réseaux de solidarité entre féministes pratiquantes et non pratiquantes, ce qui peut avoir pour effet d’isoler les femmes croyantes dans leur démarche pour transformer les pratiques religieuses dans leur milieu. Elles finissent parfois par devoir lutter pour leur place au sein du mouvement et pour leur place dans les institutions religieuses. Les auteures se demandent si cet état de fait ne contribue pas à maintenir des pratiques de domination en place. Elles se demandent si au bout du compte les réseaux féministes croient ultimement que les femmes doivent se sortir de leur religion pour bénéficier de leur appui. Voilà un débat à faire dans le mouvement!

La laïcité

Force est d’admettre que les mouvements féministes sont divisés quant à l’approche à préconiser en matière de laïcité. Toutes sont d’accord pour séparer la religion et l’État. Puis, les nuances commencent. Dans mon recensement des écrits, j’ai découvert que plusieurs milieux féministes notent que la laïcité, selon les moyens mis en place, peut avoir un effet contraire à celui désiré. Plusieurs réseaux sur le terrain mettent en doute le dogmatisme de certains milieux laïques et se demandent s’ils ne sont d’abord et avant tout antireligieux. On craint l’isolement des femmes croyantes ce qui est souvent associé à une vulnérabilité accrue au contrôle des clercs et des hommes. Par ailleurs, des ONG sur le terrain craignent que l’approche antireligieuse de certains milieux laïques ne serve de repoussoir vers les fondamentalistes. En tout cas, il y a appel à une approche plus nuancée qui tient compte du contexte pour éviter le dogmatisme à son tour.

Le privé est politique

Certaines auteures rappellent le fait que le mouvement a contesté la dichotomie entre le politique et le privé. Elles suggèrent aux féministes de cesser de clamer que la religion soit reléguée à la sphère privée, car ce qui est considéré politique dans la société est soumis au débat alors que ce qui est privé ne l’est pas. Si la religion n’est jamais soumise au débat, car tenue à l’écart de la chose publique, la laisse-t-on trop facilement aux mains des amoureux de domination et de la pensée unique? Elles suggèrent que l’une des façons de réduire la portée du fondamentalisme est de soumettre les idées et les pratiques religieuses au débat public afin qu’elles fassent l’objet de critiques.

Liberté religieuse

Par ailleurs, des États dits laïcs comme le Québec exemptent les institutions religieuses de certaines dispositions de la Charte des droits et libertés, notamment en matière de discrimination. Mes lectures m’ont permis d’apprendre que certaines auteures questionnent le fait qu’un État laïc permette à des institutions religieuses de pratiquer de la discrimination en toute légalité, alors que ces mêmes institutions bénéficient d’un ensemble d’ententes avec l’État notamment sur le plan de l’impôt. Ce serait un débat à faire.

Une loi pour toutes et tous

Certains pays permettent l’existence de lois qui s’appliquent différemment selon la croyance religieuse de la personne. En Afghanistan, on a tenté d’affirmer que les lois en matière d’agression sexuelle ne s’appliquaient pas pour un groupe religieux. Ou encore, dans la loi sur la famille, certains pays permettent aux croyants.es d’avoir recours à des tribunaux religieux en cas de divorce. Toutes mes lectures confirment l’importance de refuser des lois différentes pour les groupes religieux. Ce sont souvent les tendances conservatrices qui aiment s’exempter du respect des droits.

En conclusion

À l’heure où le nouveau gouvernement formé par le Parti libéral du Québec se prépare à de multiples coupures dans les programmes sociaux qui auront pour conséquence d’augmenter la précarité et de rendre plus vulnérables des populations déjà marginalisées, quelles conséquences appréhender sur l’émergence de discours fondamentalistes religieux dans notre société? Si le débat entourant la Charte des valeurs a certainement mis en lumière les différentes perspectives féministes sur la présence de pratiques religieuses dans notre société, comment le nouveau contexte social, politique et économique interpelle-t-il les féministes pour créer des réseaux de solidarité entre les féministes croyantes et non-croyantes? Devant l’effritement de la démocratie et du filet social, devrions-nous engager autrement le débat public sur les pratiques religieuses afin que celui-ci se déroule dans la perspective d’un féminisme solidaire porteur d’égalité et de justice pour toutes?

 

BIBLIOGRAPHIE

Action Canada pour la population et le développement (ACPD), Analyse du refus du Canada de subventionner des services d’avortement à l’étranger, Bulletin stratégique d’ACPD.

AWID (Association for Women’s Rights in Development), Towards a Future without Fundamentalisms, Analysing Religious Fundamentalist Strategies and Feminist Responses, 2011.

AWID, Religious Fundamentalisms on the Rise: A Case for Action.

AWID, Religious Fundamentalisms : Ten Myths about Religious Fundamentalisms.

AWID, New Insight on Religious Fundamentalisms, Resisting and Challenging Religious Fundamentalisms AWID’s Strategic Initiative, septembre 2009.

Droits et Démocratie, Les fondamentalismes et les droits humains, Rapport de la rencontre,  Montréal 12, 13 et 14 mai 2005.

Femmes sous lois musulmanes, Dossiers 28 : un recueil d’articles, octobre 2008.

ENRIQUEZ RIASCOS, Norma, Fundamentalisms : A Real Threat, ISIS-International-Manila.

HASAN, Manar, À propos du fondamentalisme dans notre pays, septembre 1992.

 

2 commentaires

Fiche laïcité 3 – L’austérité et les discriminations : des dangers pour une société séculière

Depuis de nombreuses années, le Québec connaît des vagues successives de privatisation des services publics : la prestation des services publics est renvoyée à des entreprises privées, au milieu communautaire ou encore vers les familles ou les groupes religieux. Que ce soit en raison des politiques fédérales ou québécoises, l’État n’assume plus autant ses responsabilités pour la redistribution de la richesse et la prestation des services publics universels.

Services publics : un rempart contre l’exclusion sociale

Dans les services publics, les citoyen.nes sont en contact les un.es avec les autres sans égard à leur origine, leur sexe, leur croyance ou leur classe sociale, car les services y sont offerts sans distinction entre les personnes. Dans une société marquée par la privatisation des services, les gens ont au contraire tendance à fréquenter ceux qui leur ressemblent. Ils ne sont pas autant en contact avec la diversité et ne sont pas autant appelés à construire ensemble des projets.

Pis encore, certains services sont offerts par des groupes religieux peu gênés de faire du prosélytisme [i], et ce, dans une perspective conservatrice et souvent rétrograde au plan de l’égalité femmes-hommes. Ces milieux sont plus qu’heureux de remplir les vides créés pour soulager la pauvreté, faciliter l’intégration des nouveaux arrivant.es, offrir des services aux femmes enceintes en détresse, etc.

De plus, le désengagement de l’État vis-à-vis de la justice sociale en matière de revenus et des conditions de travail laisse une plus grande place à la précarité, aux écarts de richesse et à l’exclusion sociale. Ce sont des terreaux fertiles au conservatisme voire l’extrémisme religieux qui sont tous les deux dangereux pour l’égalité homme-femme.  Les menaces au droit des femmes à l’égalité se retrouvent dans tous les courants conservateurs, fondamentalistes ou intégristes de la religion chrétienne, musulmane, juive ou de toute autre confession religieuse. L’attachement aux idées conservatrices n’est donc pas une bonne nouvelles pour les femmes.

L’Élimination des discriminations : vers une société égalitaire et juste

Le désengagement de l’État n’est donc pas sans effet dans une société, qui si elle a atteint l’égalité de droit, est toujours en quête de l’égalité de fait. L’une des manifestations importantes d’une société encore en recherche d’une réelle égalité est la présence de nombreuses discriminations et  la relative indifférence des gouvernements à lutter concrètement contre celles-ci.Les sources des discriminations dans notre société sont bien sûr multiples[ii] et leurs manifestations peuvent se cristalliser autant dans des gestes et des paroles échangés au travail ou dans la rue, que dans des pratiques institutionnalisées. Elles exigent un travail soutenu et constant pour en venir à bout. Il est de plus impossible de les traiter en silo, notamment parce que des femmes se retrouvent touchées par tous ces systèmes producteurs d’inégalités, mais aussi parce qu’ils se nourrissent mutuellement. Les inégalités provoquées par les différentes formes de discriminations nous empêchent d’atteindre une société réellement égalitaire et juste.L’État, en vertu du droit à l’égalité, a le devoir d’assurer que chacune et chacun obtient une place pleine et entière dans la société. Lorsque l’État n’assume pas cette responsabilité, la cohésion sociale s’en trouve ébranlée, et la justice sociale écorchée. La lutte pour mettre fin à ces discriminations repose trop souvent sur les seules épaules de celles et ceux qui en sont les premièr.es touché.es. Pourtant, les écarts de justice que ces discriminations créent nous affectent toutes et tous.

La laïcité de l’État est un outil (non le seul) pour prévenir de l’influence religieuse conservatrice avec son lot d’inégalités pour les femmes, mais aussi pour assurer qu’il n’y est pas de discrimination envers les personnes croyantes ou athées. Dans sa volonté de faire avancer le droit des femmes à l’égalité, l’État doit être prudent pour ne pas provoquer ou renforcer la stigmatisation envers des femmes qui ont une croyance religieuse. L’État a la responsabilité de mettre en place des programmes d’éducation et de sensibilisation pour permettre à la population de reconnaître les systèmes d’exclusion qui infériorisent des personnes en raison de la discrimination associée au sexe, à l’identité de genre, à leur situation socio-économique, à leur origine ou à la couleur de leur peau, à leur handicap, à leurs croyances religieuses ou à leur orientation sexuelle. Poursuivre la laïcisation de l’État est essentiel, mais ce processus doit s’accompagner d’autres actions concrètes pour mettre fin aux discriminations. L’État doit aussi avoir le souci constant que ses nouvelles lois, politiques et programmes respectent les droits et libertés et ne soient pas sources d’inégalités entre les citoyen.nes.

Agir

Le 30 mars derniers nous avons réuni le Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec (RAPLIQ), le Conseil des Montréalaises, Québec inclusif, le Centre commémoratif de l’Holocauste, la Collective des féministes musulmanes, le Collectif pour un Québec sans pauvreté, le Pink Bloc et la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes pour interpeller les partis en élection à agir pour un Québec sans inégalité. Cette conférence de presse faisait suite à la parution de l’appel « Agir pour un Québec sans inégalité ». Cet appel a été signé par de nombreux groupes et individu.es. Nous vous invitons, si ce n’est déjà fait, à en prendre connaissance, à le signer et à le faire circuler. Maintenant que le nouveau gouvernement se met en place à Québec, nous allons étudier la meilleure manière de donner suite à cet appel pour que cesse l’inertie du gouvernement envers les inégalités. Nous vous tiendrons au courant.

 

Cybel Richer-Boivin



[i] Nous pensons ici à des groupes religieux porteurs d’une « mission de prosélytisme » et appartenant à une tendance fondamentaliste tels que des Églises protestantes évangéliques ou encore les Témoins de Jéhovah.

[ii] sexisme, patriarcat, racisme, xénophobie, capacitisme, lesbophobie, classisme[i], hétérosexisme, transphobie, colonialisme, islamophobie ou encore antisémitisme

Mot de la présidente – Élections québécoises : une reconfiguration de la scène politique en vue?

Pour une deuxième fois durant une élection québécoise, la FFQ a organisé un débat électoral sur les enjeux féministes entre candidates des principaux partis. Valérie Assouline de la CAQ, Christine St-Pierre du PLQ, Évelyne Abitbol du PQ et Molly Alexander de QS ont participé aux échanges encadrés par l’animatrice de Radio-Canada, Annie Desrochers. Le débat portait sur cinq thèmes, soit le contrôle du corps et de la santé des femmes, l’autonomie économique des femmes, l’égalité entre les femmes, la laïcité de l’État et le féminisme, ainsi que l’avenir de l’environnement et le bien commun. Des participant.es de toutes les tendances ont pris part au débat et ont pu poser leurs questions.

Une salle remplie, des candidates présentes au rendez-vous et des interprètes LSQ au travail n’ont pu empêcher un débat somme toute décevant.

Décevant, parce que certaines des candidates semblaient mal préparées ou n’avaient vraisemblablement pas pris connaissance de la plateforme féministe produite par le Groupe des 13. Décevant aussi, parce que certaines ne connaissaient que très peu les enjeux féministes et leur plateforme électorale.

Cette déception devant l’incapacité de la majorité des partis présents à articuler une approche féministe des enjeux sociaux, économiques, politiques et environnementaux, ne fait que renforcer le constat que l’égalité hommes-femmes et le féminisme occupent peu de place dans les engagements de la majorité des partis. L’approche intersectionnelle (ou l’intérêt pour l’égalité entre les femmes) quant à elle semble être une idée nouvelle pour certaines ou une idée à rejeter pour d’autres. Durant l’échange avec la salle, une candidate a tenu des propos symétrisant la violence des femmes et des hommes envers leur conjoint.e.

Les options féministes de chacune s’inscrivaient dans la vision globale des partis et de leurs priorités. Certaines ont, par exemple, exprimé leur confiance en l’autorégulation des marchés pour régler les inégalités. Elles ont alors cité l’exemple des emplois pour les femmes dans le Plan Nord. Certaines ont plutôt soutenu que l’État doit avoir un rôle important dans l’atteinte de l’égalité, d’autres ont privilégié une vision où les femmes s’organisent elles-mêmes sur le plan individuel, par exemple, en se présentant en politique.

La Charte a pris une certaine place tout comme des enjeux tels que les crimes d’honneur, l’identité québécoise, l’autodétermination des femmes, le rapport entre féminisme, état et religion. Sur la laïcité, trois candidates ont défendu avec vigueur une perspective plus proche de celle de la FFQ.

Tous les partis, à l’exception de Québec solidaire, avaient peu à dire sur la plateforme du Groupe des 13. Les grands partis semblent s’éloigner des préoccupations des groupes féministes et d’un rôle actif de l’État sur des dossiers tels que la précarité du travail des femmes, la conciliation travail-famille, la violence envers les femmes ou l’éducation sexuelle. Le PLQ et le PQ ne semblaient pas savoir ou avoir oublié que le Plan d’action sur l’égalité engage le gouvernement à réintroduire un programme d’éducation sexuelle à l’école. Autre déception!

J’ai été soufflée par le manque de responsabilité des trois grands partis sur les défis de justice sociale et de climat à notre époque. L’économie d’abord, les personnes et la terre ensuite! Personne ne semble penser que c’est à nous de changer radicalement nos pratiques économiques et écologiques, même si les autres pays font peu en ce domaine.

De toute évidence, les solutions sur les grands enjeux de notre époque ne viendront pas de ces vieux partis. Par chance que la politique n’est pas juste une affaire d’élections! Alors que nous n’avons de cesse interpeler les partis politiques pour qu’ils s’engagent envers les femmes et les féministes, aujourd’hui, je me sens fortement interpelée par l’absence de vision des partis ayant le plus de pouvoir. Pour la FFQ et les autres mouvements sociaux, cette situation pose une question importante : comment comptons-nous développer les contre-pouvoirs et les alternatives à une économie de la destruction? J’ai déjà hâte au Congrès de novembre prochain et à la Marche mondiale des femmes en 2015 pour explorer plus à fond cette question.

Alexa Conradi

 

Mémoire : Pour une laïcité sans domination

La FFQ a produit un mémoire dans le cadre des consultations sur le projet de loi 60, Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement. À la veille du déclenchement des élections, la FFQ n’aura pas été convoquée en commission pour présenter son mémoire. Nous le rendons donc disponible dès maintenant afin de faire entendre notre perspective féministe sur les enjeux de laïcité de l’État, mais aussi d’égalité et de justice pour toutes les femmes.

La FFQ prend clairement position pour la laïcité de l’État et reconnait que celle-ci peut être un outil intéressant pour éloigner les fondamentalismes du pouvoir politique. Pour la FFQ toutefois, la laïcité n’est pas un outil suffisant pour assurer que toutes les femmes soient libres, cela exige un ensemble de mesures. La FFQ présente dans son mémoire de nombreuses mesures, absentes du projet de loi, que le gouvernement peut mettre en place afin de répondre aux préoccupations du mouvement féministe en ce qui concerne la montée des fondamentalismes et l’atteinte de l’égalité et de la justice pour toutes les femmes. Ce qui fait ultimement le plus peur, c’est que les fondamentalismes religieux fassent reculer la place des femmes dans l’espace public, ou remettent en question le droit à l’autonomie économique ou encore la liberté sexuelle. En effet, le projet de loi n’annonce aucune mesure pour prévenir ou stopper le développement de fondamentalismes religieux dans la société québécoise.

Par ailleurs, la FFQ soulève des critiques importantes sur plusieurs articles du projet de loi : le recours aux valeurs, l’interdiction du port de signes religieux le maintien de certains signes ou pratiques religieuses, le traitement des accommodements raisonnables, l’étendue du champ d’application de la loi. La FFQ estime aussi qu’en entrainant le débat public sur le terrain des valeurs québécoises, de l’identité nationale et des politiques d’intégration du Québec – des enjeux qui ont peu avoir avec la laïcité – le gouvernement entretient la confusion autour de l’objectif réel de son projet de loi.

Ainsi la FFQ demande que le gouvernement :

  • retire le présent projet de loi qui n’établit pas de façon satisfaisante les bases de la laïcité institutionnelle de l’État, qui affaiblit les droits en leur préférant un régime de valeurs, qui opère des brèches dans des droits reconnus par la Charte des droits et libertés et qui entraîne des reculs dans le droit à l’égalité et l’autonomie des femmes;
  • mène les recherches et les consultations nécessaires et présente un nouveau projet de loi en vue d’une laïcisation véritable de l’État, de ses lois, procédures, dispositifs et institutions, qui tend efficacement vers les objectifs de paix sociale et de réalisation effective des droits de toutes et tous, et ce, sans domination;
  • de mettre sur pied, en partenariat avec des chercheurEs et militantEs féministes de tous les milieux concernés, un comité de travail chargé d’examiner les enjeux entourant les fondamentalismes et de recommander des pistes de travail

Consulter le Mémoire laicité FFQ final

Fiche 2 : Laïcité, immigration et inclusion

Nous poursuivons notre série de textes sur les différents enjeux que soulèvent la Charte et le débat qui se poursuit depuis plusieurs mois.

Avec le débat sur la Charte des valeurs, le gouvernement et certainEs intervenantEs ont choisi de relier l’enjeu de la laïcité de l’État à celui de l’immigration au Québec. À la FFQ, nous croyons qu’il est inquiétant d’amalgamer la crainte du religieux dans l’État et l’arrivée de nouveaux immigrantEs comme cela se fait actuellement. Ces deux enjeux sont très différents. Selon la FFQ, il serait préférable d’aborder d’une part, la question de la laïcité et d’autre part, discuter du modèle d’intégration qui favorise l’inclusion des immigrantEs à la société québécoise. Nous vous proposons donc dans ce texte de répondre à la question suivante : Quel modèle le Québec devrait-il adopter pour favoriser l’inclusion des immigrantEs?

Le contexte particulier du Québec

D’entrée de jeu, rappelons que depuis des siècles, le Québec est une société d’immigration, C’est par l’interaction entre les premiers arrivés, les Autochtones, et les nouveaux arrivant-e-s, les Français-es, les Anglais-es, les Irlandais-es et les Écossais-es et des NoirEs issuEs de l’esclavagisme que nous sommes devenus un peuple. D’autres NoirEs, des Asiatiques, d’autres EuropéenNEs sont venuEs enrichir cette société principalement francophone en terre autochtone. Cette histoire est remplie de beauté et de tension, d’injustices et de solidarité, d’oppressions et de silence, de paix et d’ouverture. L’histoire de nos origines est tissée d’apports qui ne se limitent pas à ceux de la France, même si la société québécoise est majoritairement francophone. Être un peuple dont la langue commune est le français place le Québec en situation minoritaire en Amérique du Nord, renforce des craintes vis-à-vis de l’immigration et favorisant le désir de certainEs d’assimiler les immigrantEs.  Or, selon la FFQ, les craintes et les impressions ne doivent pas dicter les politiques publiques. Il y a lieu de protéger la langue française et le droit à l’autodétermination du peuples québécois sans tomber dans la peur de l’Autre.

Nous estimons qu’il faut développer un modèle interculturaliste critique, en y ajoutant une perspective féministe de non-domination.

Qu’est-ce que l’interculturalisme?

L’interculturalisme se distingue à la fois du multiculturalisme canadien et du républicanisme français. À la différence du multiculturalisme, il encadre le vivre-ensemble de manière à respecter autant la continuité du noyau francophone que les droits des personnes immigrantes ou des minorités religieuses.  Selon le rapport de la Commission Bouchard-Taylor, lors de laquelle la FFQ a déposé un mémoire, l’interculturalisme québécois [1] :

  1. institue le français comme langue commune des rapports interculturels;
  2. cultive une orientation pluraliste, soucieuse de la protection des droits;
  3. préserve la nécessaire tension créatrice entre, d’une part, la diversité et, d’autre part, la continuité du noyau francophone et le lien social;
  4. met un accent particulier sur l’intégration et la participation;
  5. et préconise la pratique des interactions.

On vise donc l’intégration dans une orientation pluraliste où il y a une co-construction de la société québécoise, sans hiérarchie ni domination entre les citoyenNEs en fonction de l’ancienneté de leur installation.

Pourquoi une perspective critique de l’interculturalisme?

La FFQ est plutôt d’accord avec la définition de l’interculturalisme de la Commission Bouchard-Taylor, mais en y accolant une perspective féministe de la justice sociale. Pour contrer les rapports de domination, il faut tenir compte des rapports sociaux historiques et contemporains qui créent des obstacles à l’intégration pour des personnes issues ou perçues comme issues de l’extérieur du Québec. Plusieurs exemples concrets témoignent de ces obstacles. On peut penser ici au taux de chômage élevé chez les NoirEs ou encore l’absence des NoirEs de la scène télévisuelle, et ce malgré le fait qu’elles et ils sont partie prenantEs de la société québécoise, dans certains cas, depuis des siècles. La position des francophones en tant que minorité au sein du Canada et en tant que majorité au sein du Québec constitue une réalité ajoutant son lot de complexité dans le rapport que les QuébécoisEs entretiennent avec les immigrantEs. Cette réalité complexe ne peut toutefois justifier l’exclusion ou la discrimination.

Il faut souligner que cette définition de la Commission Bouchard-Taylor demeure silencieuse sur les liens entre le peuple québécois et les peuples autochtones avec qui nous partageons de façon inégalitaire un territoire, mais aussi une histoire. Le fait qu’il n’y ait jamais eu de reconnaissance gouvernementale du passé colonial que le Québec a entretenu avec eux, notamment par l’entremise des églises chrétiennes, pas plus d’ailleurs qu’une reconnaissance de l’apport des peuples autochtones à l’histoire et à la culture québécoises, est déplorable dans le débat actuel sur la Charte des valeurs.

L’interculturalisme critique, tel que nous l’entendons, propose donc que le gouvernement allie le renforcement des droits contenus dans la Charte des droits et libertés à un principe de non-domination et au droit à l’autodétermination des femmes pour guider le rapport de l’État à la religion. Ce modèle invite aussi le gouvernement à respecter le droit à l’autodétermination des peuples autochtones en toute matière, y compris en matière de laïcité.

Nous estimons que l’interculturalisme critique mérite de trouver place dans une politique qui orienterait mieux  les pratiques gouvernementales, en plus d’avoir un impact sur les normes sociales et les mentalités qui entourent l’immigration. La FFQ déplore l’absence d’études pour justifier la Charte des valeurs. Elle déplore aussi qu’il n’y ait pas eu d’efforts pour rectifier les impressions erronées et l’expression de préjugés à l’endroit de certaines populations immigrantes. Ainsi, un progamme interculturel juste s’assurerait de contrer le racisme et la discrimination qui limitent les chances des QuébécoisEs d’origines diverses.

Cybel Richer-Boivin

Lire la Fiche 1

Pour en savoir plus sur nos propositions


[1]
                [1] Gérard Bouchard et Charles Taylor, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation, Québec, 2008, p.121.